Bien avant le XIXᵉ siècle, le terrain occupé aujourd’hui par la Résidence Les Muses faisait partie d’un vaste domaine rural connu sous le nom de Terre de Saint-Charles. Cette propriété appartenait à la famille Ramini et s’étendait de l’actuelle avenue des Arènes jusqu’au tracé de l’avenue Villebois-Mareuil, ouverte seulement en 1882 lors de l’aménagement du boulevard de Cimiez.
Le domaine passa ensuite entre les mains de la comtesse de Malausséna, parente proche des Ramini. À son décès, son fils entreprit le morcellement progressif des terres, cédant plusieurs parcelles. Certaines furent acquises par la baronne Durante, puis revendues à Joseph Depoilly. Ses filles, Alice et Olympe, développèrent un lotissement résidentiel, dont la parcelle la plus prestigieuse fut achetée par Éloïse Pardo de Tavera.
Personnalité singulière, plusieurs fois mariée, puis remariée à Manabi Abval Alim Bey, Éloïse Pardo de Tavera fit édifier sur ce terrain la Villa Lucky. La demeure se distinguait immédiatement par son architecture volontairement atypique, mêlant influences éclectiques et accents rappelant certaines constructions normandes. Son imposant toit débordant abritait de larges fenêtres cintrées ouvertes sur un parc d’environ 3 600 m².
Ce vaste terrain, laissé volontairement en friche, conservait encore les traces des anciennes cultures exploitées autrefois par les métayers de la comtesse de Malausséna. L’accès principal de la villa se faisait par l’avenue de Picardie, tandis que la propriété était bordée par les avenues de Normandie et d’Alsace, inscrivant la Villa Lucky au cœur du tissu résidentiel naissant de Cimiez.
Après la Seconde Guerre mondiale, la villa connut plusieurs changements de propriétaires. En 1949, elle fut acquise par Madame Rieul, épouse Deverley, alors propriétaire de biens en Extrême-Orient. Revendue aux enchères en 1953 à un agriculteur originaire de Constantine, elle changea une dernière fois de destin en 1965, lorsque le terrain fut cédé à une société immobilière. La Villa Lucky fut alors démolie afin de laisser place à la Résidence Les Muses, la demeure occupant autrefois l’emplacement de l’actuel bâtiment B.

Parmi les figures marquantes ayant résidé à la Villa Lucky figure Halim Bey junior, fils d’un ancien kaïmakan, gouverneur de province ottomane. Issu d’une grande dynastie égyptienne et francophile convaincu, il mena une carrière aussi prestigieuse que controversée. Accusé d’avoir soutenu des pratiques commerciales aujourd’hui unanimement condamnées dans la région du Fezzan, cela ne l’empêcha pourtant pas d’accéder à de hautes fonctions : président de la Cour de cassation en 1910, puis ministre sans portefeuille dès 1914. Il fut missionné à Paris, Vienne et Londres pour défendre la cause d’une Macédoine libre et autonome.
Figure mondaine de la Côte d’Azur, Halim Bey junior participa activement à la vie culturelle niçoise. En 1924, membre du comité des fêtes, il défila lors des festivités locales sur un char fleuri, entouré de jeunes femmes lançant des fleurs à un public d’hivernants conquis, illustration de l’effervescence et de l’insouciance qui caractérisaient alors la Riviera.
Aujourd’hui disparue, la Villa Lucky demeure pourtant ancrée dans la mémoire du quartier de Cimiez. À travers elle, c’est tout un pan de l’histoire locale qui refait surface, mêlant prestige architectural, exotisme mondain et zones d’ombre historiques, rappelant combien le paysage urbain de Cimiez s’est construit par strates successives, au prix parfois de l’effacement de lieux emblématiques.

